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Le Coup de Sang d'Emanouela Todorova : T'as pas encore tes règles ?

le 22.06.2021 par Emanouela Todorova

Je me rappellerais toujours de cette « course aux règles » du collège. Dès lors qu’une des filles du groupe était menstruée, elle était immédiatement considérée différemment. C’était une femme. On nous avait appris qu’une fois que ça arrive, on prend pleinement possession de notre corps et de notre puissance à enfanter. C’est aussi le moment où les corps changent, où les hormones commencent à transformer nos silhouettes enfantines en formes plantureuses et féminines.

La toute première fois qu’une fille de ma classe a eu ses règles c’était au CM2. Evidemment, il fallait que ça tombe sur la seule personne que toute la classe rejetait pour mille et une raisons infondées que les enfants adorent utiliser pour humilier. Elle s’appelait Julie (tous les prénoms sont changés), elle était d’une corpulence forte et d’une personnalité très renfermée.

Vous vous doutez bien que ça suffisait amplement aux « enfants - déjà - populaires » pour l’exclure des jeux à l’école, au centre aéré et des goûters d’anniversaire. Quand Julie, à presque 10 ans, a été menstruée, son corps a encore changé. Je me rappelle que très rapidement elle a été la première fille de la classe à « avoir des seins ». Puis de la moustache. Par manque de connaissances sur le fait que toutes les femmes ont un duvet plus ou moins prononcé, tous les enfants étaient étonnés, moqueurs, méchants. On l’appelait « l’homme au seins ». Quelle barbarie.

Une fois au collège, à partir de la 5ème, toutes mes copines ont commencé à être menstruées. Je me rappelle qu’on avait un nom de code, différent du classique « les anglais débarquent ». Nous c’était « George », on trouvait que dire « y a George qui est venu ce weekend » c’était quand même beaucoup plus classe et mystérieux. Et puis surtout, tous les garçons se demandaient qui était ce fameux George qui visitait toutes les filles de la classe en dehors des heures d’école. Quand tu disais que George était « venu chez toi » pour la toute première fois, tu faisais partie du clan des grandes. Celles qui sont en route pour devenir des femmes. C’est drôle d’utiliser un prénom à connotation masculine (pensée pour George Sand en passant) pour valider notre transition de l’enfance à « la femme ». Maintenant que j’y pense, je trouve que c’est assez étonnant que déjà à cet âge-là, inconsciemment, on a besoin d’un prisme masculin dans notre intimité pour changer notre vision de nous-mêmes et nous voir évoluer.

En ce qui me concerne, j’ai vu toutes mes amies être « visitées par George » jusqu’en 3ème. Je pleurais le soir à la maison parce que je pensais que ça ne m’arriverait jamais. Je me sentais exclue de leur conversations. Ma mère me répétait « ne sois pas pressée, ça viendra quand ça viendra, mais plus c’est tard mieux c’est, crois-moi ». Comme tout adolescente qui se respecte, je me répétait qu’elle disait n’importe quoi et qu’elle n’y comprenait rien, elle. Mais moi je voyais les conséquences de « ce retard ». Toutes mes copines étaient physiquement formées. Elles avaient cette poitrine qui je pensais poussait probablement dans mon dos parce que je ne la voyais toujours pas. À 14/15 ans, tout ce qui comptait pour moi c’était d’avoir un corps développé et de pouvoir - moi aussi - mettre un soutien gorge.

Puis c’est arrivé. C’était le 13 mai 2005, il était 15h20, j’étais en cours de Sciences et Vie de la Terre. On parlait de cloportes. Je portais un pantacourt (ne me jugez-pas, c’était la mode) BLANC. J’ai senti quelque chose de chaud et inhabituel couler entre mes cuisses. Ça y est, j’étais une femme. J’avais les larmes aux yeux, j’avais envie de le crier à la terre entière. Puis en à peine quelques secondes, je suis passée de l’état de joie immense à la honte. La honte internationale comme on disait. J’avais une tâche sur mon pantalon.

Tout le monde allait voir. J’allais me faire montrer du doigt et avoir honte. Alors j’ai prétexté que je me sentais mal, j’ai accroché mon pull à ma taille pour cacher mes fesses et je suis rentrée chez moi. Quel ascenseur émotionnel ! D’ailleurs il y a plusieurs choses qu’on n’explique pas aux jeunes filles, comme par exemple :

Avec l’arrivée de mes règles, j’ai été défigurée par l’acné et je me suis rendue chez un dermatologue. Quand il m’a demandé si j’étais menstruée, j’ai regardé ma mère avec un regard d’interrogation : pourquoi ce dermatologue veut-il savoir ?

Parce que j’allais prendre un traitement très lourd qui s’appelle le Roacutane. Assèchement de la peau, envie suicidaires, possibilité de tomber enceinte d’un enfant mal formé. Je n’avais pas encore eu de rapport sexuel qu’on me parlait déjà de grossesse. Je n’ai pas eu d’autres choix que de repartir avec une ordonnance pour le traitement de l’acné et une pilule de contraception. À 15 ans.

Emanouela Todorova a créé le compte Instagram @disbonjoursalepute après avoir vécu un énième cas de harcèlement de rue. Ce compte Instagram est aujourd’hui un lieu d’expression pour les victimes du harcèlement de rue. Le 9 Juin dernier, elle a sorti son livre Dis Bonjour Sale Pute : le guide anti-harcèlement de rue.

Chaque mois, nous donnons carte blanche à une personnalité libre d’exprimer son “Coup de Sang” autour des règles, de la précarité, des tabous ou d’autres sujets d’indignation. Les propos exprimés sont ceux de leur auteur·rice.

Crédit photo : Erik LaSalle

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