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Le Coup de Sang de Ludmila Pagliero

le 15.11.2020 par Ludmila Pagliero

A 14 ANS…

A 14 ans, je suis devenue « une femme », comme il est d’usage de le dire, à l’arrivée de mes règles. Autour de moi, beaucoup d’amies m’avaient parlé de ce passage délicat qui leur était arrivé, pour certaines avant même leurs 10 ans.

Est-il possible pourtant de se sentir devenue « une femme » à un si jeune âge ? Pouvons-nous alors comprendre ce que cela représente ?

Il est sûrement difficile de parler à une enfant de 10 ans comme à une adulte, mais je suis convaincue que le simple fait d’en parler en amont, d’ôter ce tabou lourd de non-dit, amènera une tranquillité, une acceptation et une meilleure réaction le jour venu de cette soudaine transformation corporelle.

Mes parents, d’un esprit très ouvert, ont su bien réagir et prendre le temps de s’entretenir avec moi, de m’expliquer les étapes, mais je ne cache pas que le moment venu, en trouvant la tâche de sang, mon cœur s’est emballé, ma sueur est devenue froide, et j’ai cru que quelque chose de grave m’arrivait, que peut-être même j’allais mourir !

A l’école, on avait parcouru l’anatomie du corps humain (utérus, ovules, vagin, etc.) mais à aucun moment on ne m’avait avertie de ce que j’allais vivre, à aucun moment on ne m’avait parlé des changements corporels que j’allais vivre, des différents produits d’hygiène intime, de l’importance de consulter un·e gynécologue, de connaître toutes les méthodes contraceptives, à aucun moment on ne m’avait appris que mon corps finalement détenait maintenant un pouvoir incroyable, celui de la création de la vie.

Et voilà qu’à 14 ans je me retrouve en petite tunique, avec des collants roses tous les jours, à mon école de danse, à redouter les jours d’examens en période de règles ou la honte d’un incident public. Comment faire pour être la plus discrète possible dans cette tenue, en levant les jambes au plus haut, avec ces grosses couches ? Opter pour un tampon ? Quand on est jeune sans avoir encore eu de relations sexuelles, ça peut faire peur.

Avec mes règles, c’était aussi la guerre contre l’acné qui commençait, et avec un peu de chance, mon corps n’allait pas trop se transformer, j’allais pouvoir rester dans les normes d’une danseuse, longiligne, svelte, avec des formes équilibrées. A cela, je m’étais préparée. En revanche, je n’aurais jamais pu imaginer avant de les ressentir les crampes au ventre, le mal de tête, la fatigue constante et l’état cotonneux pouvant durer une semaine, et revenant tous les mois, sans pitié. C’était donc parti, évidemment, pour le compte à rebours : cocher le calendrier, guetter mes dates de spectacles… pas le deuxième jour des règles s’il vous plaît ! C’est le pire !

Pendant cette période, j’ai l’impression que mon corps ne m’appartient pas. C’est à moi de m’adapter à lui, mais comment rester au lit et se reposer quand on a un spectacle qui s’approche, des répétitions clefs… ?

J’ai bien sûr essayé différentes pilules, pouvant soi-disant réguler les douleurs, l’acné, les gonflements, mais malheureusement dans mon cas rien ne marchait. Mon seul choix était d’attendre qu’avec le temps mon corps trouve un équilibre et s’apaise (j’attends toujours !).

En me souvenant de ma mère, de l’avoir vue laver à la main ses couches en tissu dans l’eau bouillante, parce qu’elle n’avait pas les moyens d’acheter des produits jetables, je me dis que j’ai beaucoup de chance de ne pas avoir ces contraintes, d’avoir eu son soutien et son éducation, le choix de procréation, la possibilité d’un suivi médical accessible et une situation financière qui me permette d’accéder à des produits de bonne qualité.

En racontant mon vécu, j’espère donner l’envie à d’autres femmes, toutes différences confondues, de témoigner pour transmettre aux enfants la connaissance du corps, et ainsi leur donner la possibilité d’évoluer, sans peur, sans ignorance, sans tabou, loin du silence. Pendant des siècles, on a vécu dans le tabou des règles, la répression de la nature de notre corps féminin, sans chercher à le comprendre, à l’admirer. Aujourd’hui on veut parler librement, sans avoir honte. On a envie de vivre nos règles et de les accepter de façon naturelle, parce qu’elles sont une part de la nature humaine. J’aimerais que toutes les filles soient soutenues dans ce passage clef, qu’elles ne ressentent pas la honte de voir changer leur corps, qu’elles puissent exprimer leurs ressentis, qu’elles puissent dire: « Aujourd’hui mon corps parle, se transforme, vit, je l’écoute et je le respecte. Et toi qui es là avec moi, respecte-le aussi. » Dans mon métier, l’écoute du corps est essentielle, fait partie de ma vie de tous les jours. Sans lui, je serais incapable de m’exprimer à travers la danse. Sans lui, je serais incomplète.

Ludmila Pagliero



Après des études à l’Institut Supérieur des Arts du Théâtre Colón de Buenos Aires en Argentine, Ludmila Pagliero est engagée au Ballet de Santiago au Chili. En 2003, elle reçoit le Prix Igor Youskevitch et obtient la Médaille d’argent ainsi qu’un engagement à l’American Ballet Theatre au 7e Concours international de danse de New York.

Elle est admise dans le Corps de ballet de l’Opéra National de Paris en 2005 et est nommée « Étoile » en 2012 à l’issue de la représentation de La Bayadère de Rudolf Noureev en raison « de son talent et de son courage artistique ».

Chevalier des Arts et des Lettres, Ludmila Pagliero est la première danseuse non-européenne à recevoir le titre d’étoile et l’une des rares danseuses à avoir été admise au Ballet de l’Opéra national de Paris sans avoir été formée dans son école de danse.



Chaque mois, nous donnons carte blanche à une personnalité libre d’exprimer son “Coup de Sang” autour des règles, de la précarité, des tabous ou d’autres sujets d’indignation. Les propos exprimés sont ceux de leur auteur·rice.