Le Coup de Sang d’Élise Thiébaut

Octobre 2017 : il est temps de faire nos propres Règles

Le matin du 11 octobre, je me suis réveillée pour découvrir que le groupe d’activistes féministes Insomnia Riot avait coloré plusieurs fontaines parisiennes en rouge afin de dénoncer le tabou des règles à l’occasion de la Journée internationale des filles. En voyant une photo sur laquelle s’affichait la banderole « Ceci est mon sang », j’ai eu envie de pleurer. Voilà pourquoi.

Il y a un an, alors que je terminais le manuscrit de « Ceci est mon sang, petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font » (Ed. La Découverte), j’expliquais dans mon dernier chapitre que le temps était peut-être venu « de reprendre enfin le pouvoir sur nos vies et de réhabiliter le sang menstruel en créant nos propres règles ».

Imaginez ma surprise lorsque j’ai vu qu’un collectif d’activistes féministes m’avait prise au mot. Le choix de colorer les fontaines en rouge pour dénoncer le tabou des règles était pourtant évident. Les fontaines sont des lieux où depuis toujours les femmes se sont retrouvées. C’est aussi au lavoir qu’on venait tremper les tissus menstruels, au point que l’eau en rougissait. Clamer sur ces monuments la volonté de changer les règles était non seulement un acte politique mais aussi, me semblait-il, un acte artistique. Dans un tweet posté le jour même, Insomnia m’a même émue aux larmes : « Merci à Elise Thiébaut ! Votre livre « Ceci est mon sang » qui sensibilise sur la question des règles nous a directement inspirées pour cette action. »

Il est déjà troublant quand on publie des livres de voir les gens se reconnaître dans ce qu’on a écrit. Mais les voir s’approprier nos mots pour les mettre en actes est bouleversant. Bien sûr, je ne plaisantais pas quand j’imaginais qu’un jour on pourrait faire « une révolution sanglante et pacifique ». Cependant, pour être franche, je ne pensais pas que cette révolution menstruelle aurait lieu de mon vivant.

Et pour cause. Lorsque je parlais de « changer les règles » autour de moi, les gens faisaient des yeux ronds. Ils et elles se demandaient si j’étais sérieuse en parlant de changer un phénomène biologique comme les menstruations, si j’étais juste dérangée ou complètement folle de m’intéresser à un tel sujet.

Or, changer les règles n’est pas une lubie féministe, pas plus que ne l’est d’ailleurs le langage inclusif ou la lutte contre les violences masculines.

Cela consiste, pour celles et ceux qui se le demandent encore, à penser que ce qui nous arrive une semaine par mois environ pendant près de quarante ans ne devrait pas susciter du dégoût, mais de la considération. Pourquoi ? Parce que derrière les règles, c’est la vie de 3,7 milliards de personnes porteuses d’un utérus qui est en jeu.

Alors que les règles représentent entre 2500 et 3500 jours dans la vie d’une femme, soit 5 à à 7 ans, on ne trouve de serviette ou de tampon nulle part au collège, au lycée, dans les toilettes des restaurants, des universités, des boîtes de nuit. Si vous avez envie de vous envoyer en l’air en pleine nuit (et en pleine rue), vous trouverez toujours un distributeur de préservatifs et c’est tant mieux, mais vous n’aurez jamais la possibilité d’acheter un tampon ou une serviette si les Anglais ont débarqué sans prévenir.

Il vous faudra cacher ce que vous vivez, taire ce qui vous fait éventuellement souffrir, et avoir honte de ce qui sort de vous, puisque l’impureté est votre lot selon les trois grandes religions monothéistes. Si par hasard vous êtes de mauvaise humeur, il y a des chances que quelqu’un vous demande si vous avez vos règles. Ce mépris, ces blagues, ces moues de dégoût et même cette violence qui se déchaîne quand on aborde publiquement ce sujet sont des outils de domination très efficaces : quand on a honte de soi, on perd confiance et parfois jusqu’à la volonté d’être libre. Sans parler de la douleur.

Car vous devrez également vous taire si, comme une femme sur dix dans le monde, vous souffrez d’une maladie chronique et incurable à ce jour qui s’appelle l’endométriose. Le mot n’est pas joli et ça vous gonfle peut-être d’en entendre parler. Personnellement, ça m’a surtout gonflée d’en souffrir pendant quarante ans. Et j’ai le cœur brisé quand je vois des jeunes femmes de 28 ans qui doivent prendre de la morphine quotidiennement et qui s’entendent dire de la part de médecins qui ne savent pas les soigner qu’elles ont des problèmes psychologiques avec la maternité, avec la féminité, parce que des lésions profondes les font souffrir en permanence et affectent leur fertilité.

Vous devrez peut-être, comme 500 millions qui de personnes n’ont pas accès à des protections périodiques, utiliser des vieux papiers, de la bouse de vache ou des herbes sèches pour absorber le flux, et comme une jeune fille sur dix dans certains pays manquer l’école pendant ce que l’on nomme « la semaine de la honte ».

Aujourd’hui dans les camps de réfugié.es, on distribue des kits d’hygiène qui comprennent toutes un savon, un rasoir, du dentifrice et une brosse à dents. Comme le disait une jeune femme à Calais : « En ce moment, me raser les jambes est le cadet de mes soucis. Mais si j’avais une serviette périodique, ça changerait ma vie… »

Puisqu’on parle de protection périodique, laissez-moi vous parler d’un autre petit problème : on ne sait pas de quoi elles sont composées. Bien que ce marché représente de 26 milliards d’euros annuels – l’équivalent du PIB du Bahreïn, pour ceux qui aiment les comparaisons absurdes –, personne n’a jugé bon d’informer les femmes sur ce qu’elles introduisent dans leur vagin quatre à cinq jours par mois. Manque de bol, parmi les composants analysés par des laboratoires indépendants, on retrouve dans la plupart des tampons et serviettes des grandes marques des résidus toxiques allant de la dioxine au glyphosate, sans que la moindre étude ait été conduite à grande échelle pour évaluer l’impact de ces substances sur notre organisme. Détail navrant, comme on dit dans la presse régionale : il s’agit de perturbateurs endocriniens, qui ont un impact même à doses infinitésimales, en raison de ce qu’on appelle « l’effet cocktail ».

Alors bien sûr, comparé à la faim dans le monde, au racisme, à la prolifération des armes nucléaires et à la disparition des abeilles, le problème des règles ne vous semble peut-être pas si important. J’ai au contraire la faiblesse de croire que faire nos propres règles est la condition même de notre avenir en tant qu’êtres humains.

Il en va de notre santé, car le cycle menstruel conditionne notre équilibre biologique, il en va de notre environnement, puisque nous jetons chaque année 45 milliards de tonnes de protections périodiques usagées, il en va de notre droit fondamental à l’égalité – y compris économique, vu le prix que représente l’achat de protections périodiques pendant toute une vie. Il en va même de la survie de l’espèce – car sans règles, pas d’ovulation !

Les féministes insomniaques demandent la baisse de la taxe sur les protections hygiéniques jusqu’à 2,1 %, la gratuité des protections hygiéniques pour les filles de moins de 18 ans et les femmes en situation de précarité, l’accès à des protections hygiéniques dans les espaces publics (rue, écoles, gares, etc.), une sensibilisation sur le caractère normal des règles dès le plus jeune âge, de la transparence sur la composition des tampons et serviettes, plus de recherche et d’information sur les infections et les maladies liées aux règles ainsi qu’une vraie prise en charge des femmes qui en souffrent.

A l’heure où je me prépare à publier, le 2 novembre prochain, un nouveau livre* sur les règles destiné aux adolescent.es illustré par Mirion Malle, l’illustratrice et autrice de Commando Culotte, je ne pouvais pas rêver meilleur encouragement que ces revendications.

Oui il faut semer les graines de la révolution dès le plus jeune âge et unir nos forces pour faire enfin nos propres règles. Sang peur et sang reproche !

 

*Les Règles, quelle aventure ! Ed. La ville brûle.

 

 

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