Le Coup de Sang de Fiona Schmidt

Adapté d’un manga publié pour la première fois en 2017, Little Miss Period (Seiri-Chan en VO) est l’héroïne d’un film qui provoque un tollé au Japon. Elle est représentée sous les traits d’une énorme peluche rose Malabar aux yeux exorbités, lèvres rouges et nez en forme de croix médicale qui la fait ressembler à la version Barbapapa de la cup de Sailor Moon (je vous laisse deux minutes pour visualiser le truc ou googler, au choix). Le pitch, qui tient sur un protège-slip : Aoko, une éditrice au patron misogyne, souffre de règles douloureuses incarnées par Seiri-Chan, qui la suit partout, dans son travail mais aussi chez elle, dans la rue et en compagnie de son amoureux, papa d’une jeune fille. Le film, qui n’est pas totalement du Kurosawa c’est vrai, est le premier du genre à soulever de manière ludique le tabou des règles dans un pays où le fonctionnement naturel du sexe féminin a toujours été et doit demeurer secret défense, et a été qualifié de « choquant », « offensant », « vulgaire », « indigne », « dégradant pour l’image de la femme », j’en passe, et des plus indignés.

Retenez vos commissures si vous vous apprêtez à sourire : en France, le dernier spot publicitaire Nana a défrayé la chronique et suscité une pétition sur change.org exactement pour les mêmes raisons. L’objet du scandale : dans ce spot que le journal La Dépêche a qualifié d’ « osé », on voit des fruits, des porte-monnaies et autres métaphores visuelles du sexe féminin et des cupcakes en forme de vulves qui chantent. Oh, et on aperçoit aussi très furtivement une serviette hygiénique avec du liquide rouge dessus – probablement de la sauce tomate, puisque les femmes saignent bleu dans les pubs, c’est bien connu.

Alors quel est le problème ? Que l’on voie des chattes à la télé ? Ca ne serait pourtant pas la première fois, et après tout, le fait de montrer des sexes féminins dans une publicité pour des protections périodiques est a priori plus justifié que d’afficher des femmes à poil pour vendre des fenêtres ou des batteries de voiture… « Y a des enfants qui regardent » ? Mais pourquoi les enfants seraient-ils traumatisés de voir ce que la plupart d’entre eux ont déjà vu sous toutes les coutures, notamment sur internet ? Parce qu’il y a du sang ? Dans ce cas il faudrait censurer à peu près tous les jeux vidéos, tous les films d’horreur, un paquet de séries, bref, 90% des images qu’ils absorbent quotidiennement sans que leurs parents se posent la moindre question à ce sujet. 

La femme à l’origine de la pétition sur Change argue que la pub est « dégradante pour l’image de la femme », je cite. Mais pourquoi « la femme », cette entité standardisée aux gestes gracieux qui ne fait jamais caca ni chier et devrait servir de modèle aux 3,7 milliards de femmes sur cette planète, pourquoi « la femme », donc, se sentirait-elle dégradée de voir à l’écran ce que la plupart d’entre elles vivent, vivront ou ont vécu trois à dix jours tous les mois pendant près de 40 ans ?

« Oui mais on ne montre pas du sperme ni des bites à la télé ! », m’opposera-t-on. C’est vrai. Mais on s’y intéresse toujours nettement plus qu’aux règles et aux chattes. Aucune découverte majeure n’est à signaler côté menstruations depuis l’invention du tampon dans les années 30, et la cup, inventée à la même période, a attendu la deuxième moitié des années 2010 pour connaître le succès commercial que l’on sait. Et le site américain ResearchGate révèle qu’il existe cinq fois plus d’études consacrées aux dysfonctionnements érectiles qu’au syndrome prémenstruel, alors que les troubles de l’érection concernent 1 homme sur 5 et le syndrome prémenstruel… 9 femmes sur 10.

« Oui mais c’est pas hygiénique ! », dit-on encore. Pourtant le simple fait d’être en contact visuel avec du sang derrière un écran n’a jamais contaminé personne, sinon les gens ne continueraient pas d’aller en masse manger du pop corn devant des films gore. Mais même dans la « vraie vie », le sang menstruel n’est pas plus dégueu qu’une coupure au doigt, et à moins que la personne ait une maladie contagieuse et infuse son tampon dans votre thé qu’elle vous oblige ensuite à boire sous la menace d’une arme, vous ne risquez rien.

« Oui mais dans les pubs pour le PQ on ne montre pas du caca non plus ! » Certes, mais d’abord, le caca est nettement plus dédramatisé que le sang de règles, puisque lui a son emoji, contrairement au tampon, à la cup ou à la serviette hygiénique, et que l’emoji caca souriant est l’un des emojis les plus populaires, au point d’être déclinés en porte-clés, t-shirts, peluches et même boucles d’oreilles vendues notamment dans des enseignes destinées à un public (très) jeune. Et surtout, le caca n’est pas discriminatoire, contrairement aux menstruations. Personne ne s’est jamais vu interdire de partager ou de préparer un repas ou d’entrer dans un édifice religieux parce que son transit intestinal fonctionne normalement.

Non, en fait, le problème, ce ne sont pas les règles ou la représentation des règles dans l’espace public. Le problème, c’est que nos sociétés dites modernes tolèrent que la moitié de leur population aient leurs règles à la seule condition qu’elles fassent comme si elles ne les avaient pas. Le problème, c’est que le fait d’avoir un sexe qui fonctionne naturellement et normalement reste un motif de honte pour la plupart des gens, alors que le bon fonctionnement d’un sexe masculin est au contraire un motif de fierté et la preuve de la virilité de son propriétaire.

L’égalité des sexes ne progressera pas tant que l’on continuera de considérer l’un des deux comme le Quasimodo de la génitalité. C’est la raison pour laquelle il faut montrer les règles simplement, le plus souvent possible et partout, notamment au cinéma et dans la pub, parce qu’en tant que produits culturels de masse, ils participent tous deux à façonner les représentations sociales. Il est temps que les femmes, toutes les femmes, questionnent l’inconscient collectif dans lequel macèrent 10000 ans de préjugés sexistes et qu’elles entretiennent enfin des rapports pacifiés avec leur sexe.

Fiona Schmidt

Journaliste et Autrice de plusieurs ouvrages dont « L’amour après #MeToo » (Hachette, 2018) et « Lâchez-nous l’utérus ! En finir avec la charge maternelle«  qui sort le 15 janvier 2020 chez Hachette.

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