Le Coup de Sang d’Axelle Jah Njiké

De la honte à la fierté

2400. c’est le nombre de jours en moyenne durant lesquels une femme aura ses règles, dans une vie.

Moi, mes règles sont arrivées tôt. Très tôt. J’allais sur mes 10 ans. A l’époque, je venais d’emménager avec l’un de mes deux frères, chez sa nouvelle petite amie martiniquaise, à Vitry-sur-Seine. Cette dernière avait une fille de mon âge, Peggy, avec laquelle je ne m’entendais pas du tout. Pas plus qu’avec la mère, qui voulait bien de mon frangin, mais pas se coltiner la petite sœur « bizarre » qui l’accompagnait. Bref, l’ambiance n’était pas vraiment propice à ce que l’émergence de ma féminité soit bien accueillie ! Je me suis juste réveillée un matin, cotonneuse et fiévreuse, avec le sentiment bizarre d’avoir fait pipi dans mon lit, et en écartant le drap, j’ai découvert un matelas maculé de sang. 

On partageait la même chambre avec Peggy, avec des lits jumeaux, et j’occupais le lit superposé du bas. Elle descendait l’escalier quand j’ai rabattu le drap, et je me souviens l’avoir entendu crier le nom de sa mère, et reculer épouvantée en me regardant. On ne pouvait pas rêver mieux ! Le truc bien est que sa réaction m’a tellement énervée que ça m’a distrait de ce qui était en train de m’arriver, et je me souviens de sa mère arrivant dans la chambre alors que je disais à la petite de fermer sa gueule. Littéralement. Sa mère l’a donc trouvée pleurnichant, et moi, assise sur le lit prête à lui en mettre une. C’était ubuesque ! Elle a vu le sang, compris immédiatement, fait sortir sa fille de la pièce, et appelé mon frère (plutôt hurler son nom à travers l’appart’) et lui a dit, alors qu’il se pointait sur le seuil de la porte, que j’étais toujours assise dans mon sang, pas en mesure de me lever, « Regarde, ta sœur à ses règles ! Elle a salopé tous mes draps ! ». Authentique. Une vraie connasse. 

Heureusement pour moi, mon frère aîné avait fait des études de médecine et était donc au courant des changements du corps humain. C’est lui qui m’a briefée, en m’expliquant ce qui se passait, que j’étais désormais féconde, en mesure de faire des bébés, que ça m’arriverait tous les mois, que je pouvais prendre de l’aspirine si j’avais trop mal au ventre, mais pas trop parce que ça fluidifiait le sang. C’est aussi lui qui m’a accompagnée jusqu’à la salle de bains pour que je prenne une douche pendant que l’autre connasse râlait, rendez-vous compte, le matelas aussi était foutu ! Bref, c’est un souvenir qui m’emplit aujourd’hui encore de colère, et avec le recul je me rends juste compte du bol que j’ai eu d’avoir eu ce frère-là, à ce moment-là, en mesure de me dire de façon factuelle ce qui m’arrivait. C’est d’ailleurs lui qui est descendu m’acheter mon premier paquet de serviettes. 2-3 jours plus tard, je suis allée à la bibliothèque, me renseigner dans un ouvrage sur le corps humain, sur le phénomène. À l’époque, les ouvrages que je dévorais n’abordaient pas encore ce genre de question (bibliothèque rose, Fantômette, Comtesse de Ségur et tutti quanti) ! Puis à 12 ans, j’ai lu Notre corps, nous-mêmes, un ouvrage féministe des années 70, écrit par des femmes pour d’autres femmes, et j’ai enfin eu le sentiment de maîtriser le sujet, et au passage, de m’approprier (quelque peu) le processus.

A l’exception du moment où mes règles sont arrivées, il n’y avait pas de femmes de présence féminine permanente dans la maison dans laquelle j’ai grandi par la suite, sauf par intermittence, les petites copines de celui qui entretemps est devenu mon tuteur légal. Je ne partageais aucune intimité avec ces femmes, puisqu’elles ne restaient pas et j’ai toujours vécu mes menstrues toute seule, sans avoir de référent féminin à qui m’adresser. Cet état de fait a certainement contribué au fait que je veille à incarner auprès de ma fille, la référente qui m’avait fait défaut à l’adolescence. 

Elle est immédiatement venue me trouver quand elle a eu ses premiers saignements et ça été l’occasion d’une célébration, une soirée entre nous au cours de laquelle j’ai essayé de lui faire passer le message que c’était chouette ce qui lui arrivait, et que ça me réjouissait, moi, sa mère, de la voir devenir femme. Faire passer ce message-là était primordial pour moi, je ne souhaitais pas qu’elle passe 2400 jours de son existence à détester être femme parce que j’avais longtemps vécu mes règles comme une tannée, en mode « ça fait chier ! » « À quoi ça sert ?? », « Qu’est-ce que c’est relou ! », voire même « sympa, la malédiction tous les mois, là ! ». Cet état d’esprit allait de pair avec des douleurs quasiment invalidantes sur les deux premiers jours, qui n’arrangeaient guère la perception que j’en avais. 

Heureusement, vers la trentaine, à la faveur de la lecture de l’ouvrage d’une ostéopathe intra pelvienne, Christine Schweitzer, intitulé Ostéopathie intra pelvienne et arbre gynécologique, j’ai commencé à voir les choses autrement et à me poser des questions sur la manière dont la féminité m’avait été transmise par mes prédécesseures. Notamment si je n’avais pas hérité de pathologies issues de souffrances vécues par les femmes de ma famille. Il s’avère qu’il s’agissait de la bonne piste. Mon histoire de famille et au cœur de cette dernière tout ce qui touchait au génital et au sexuel devait être débrouillé. Compris. Digéré. Cet accompagnement et le toucher intra pelvien m’ont considérablement aidée à apaiser les choses. A investir une féminité solaire, et vivre mes règles de façon apaisée. Bien sûr, cela a pris du temps, pas question de mentir là-dessus, mais j’ai été contente d’avoir fait ce travail quand l’heure a sonné pour ma fille. 

L’avoir fait me permettait de lui transmettre une autre manière d’être femme, de rompre avec le legs de souffrances et de tristesse de ma lignée, et j’estimais qu’il était de ma responsabilité de lui léguer une nouvelle féminité et un nouvel héritage, plus éclairant et plus aimant sur tout ce qui concernait la joie d’être femme. 

On dit souvent – à tort, que les femmes n’ont pas d’histoire. Bien sûr que oui elles en ont une ! bien sûr que nous en avons toutes une, à commencer par celle des femmes de nos familles, nos mères et nos grand-mères ! Je vois un lien entre la dévalorisation du sexe féminin qui est de mise – preuve d’un mépris quasi universel pour la race féminine, et la façon dont, moi, en tant que fille j’ai hérité du féminin dans ma lignée. Et en tant que mère, je choisis de transmettre et enseigner à ma fille, le bien-être corporel. Mettre un terme à l’ancestrale tradition de défiance, de honte, d’impureté qui est de mise quand on parle de notre corps, de nos sécrétions, celle liant nos règles à l’impureté, et justifiant dans de nombreuses régions du monde, la mise au ban, la stigmatisation, l’isolement voire la mort pour certaines d’entre nous, requiert une meilleure considération personnelle et collective pour toutes les manifestations de notre corps de femme. 

Aujourd’hui, c’est vers la ménopause que je m’achemine. Je ne sais pas ce qu’elle me réserve.  Et je n’ai pas la moindre idée du moment où elle se produira, n’ayant aucune info me permettant de savoir à quel âge les femmes de ma famille se sont retrouvées ménopausées.  C’est à vue que j’y vais, mais sereinement. Ce qui me semble certain c’est que bien vivre la ménopause dépend en grande partie de la manière dont on a aimé être une femme avant qu’elle ne survienne. La ménopause se vit comme on l’accueille. Je pense qu’en me réappropriant le récit sur mes règles, en débrouillant ce qui était hérité de ce qui m’appartenait, j’ai également modifié mon approche de cette étape à venir. 

Ma ménopause sera celle que j’envisage, et elle s’inscrira dans les multiples facettes de ma façon d’être femme. Ce sera juste une étape de plus dans ma manière d’être, et je ne la conçois pas comme synonyme de limite et de perte, ni comme un « coup d’arrêt ». 

Si le privé est politique, je trouve que l’on aborde encore trop peu la question des menstruations (et celle de la ménopause, inévitablement liée à la première) sous le prisme de la transmission du féminin, d’un legs entre mère et fille. Pourtant, choisir d’être dans un rapport positif avec notre anatomie et le partager avec nos filles, est hautement politique. Notre rapport au monde et à l’intimité en change inévitablement. Et le corps féminin étant plus que nul autre, un corps transmis, dans son image comme dans son ressenti, il est crucial que nous continuions certes, sur la scène publique à nous emparer des questions liées à notre intimité, mais réfléchissions aussi à leur aspect privé. Le codage gravé dans nos neurones ancestraux et fonctionnant à merveille, voulant que nous soyons les premières mal à l’aise sur les questions liées au corps – à notre corps particulièrement, ce corps féminin dont la naissance nous a dotées, doit être déprogrammé. La fierté doit remplacer la honte.

Et le premier lieu de cette nouvelle configuration, outre notre personne, réside dans le sens que nous trouvons, conférons, incarnons et transmettons du féminin, à nos filles. 

Axelle Jah Njiké

Auteure, Féministe Païenne & Administratrice bénévole au sein du GAMS
(Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles, et mariages forcés).
Créatrice du podcast Me My Sexe and I®. 

(Crédit photo : Olivier Ezratty/ Quelques Femmes du Numérique)

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