Les deux ans de Règles Élémentaires au Hasard Ludique

Le 24 novembre, l’association Règles Élémentaires fêtait ses deux ans ! Deux ans au cours desquels elle a récolté plus de 150 000 protections hygiéniques, aidé 15 000 femmes, mobilisé environ 100 bénévoles, organisé plus de 60 collectes, noué plus de 20 partenariats, installé une dizaine de boîtes à dons … et surtout œuvré pour changer les règles, encore taboues. Pour célébrer cela, l’équipe s’est retrouvée vendredi dernier au Hasard Ludique où table-ronde et Dj-set étaient au programme. Vous avez manqué le rendez-vous ? N’ayez crainte, voici un petit compte-rendu des questions qui y ont été soulevées.

 

Après avoir affronté la ligne 13, la pluie et le froid, quel réconfort que d’arriver au 128 avenue de Saint-Ouen, dans l’ambiance chaleureuse et colorée du Hasard Ludique. Une fois la porte passée et la première bière commandée, l’ensemble des habitué.e.s du Hasard ludique, ami.e.s de l’association ou passant.e.s étaient invité.e.s à rejoindre la salle de concert pour y suivre une table-ronde organisée par Règles Élémentaires et destinée à « briser » le tabou des règles. A 19 heures, une joyeuse assemblée attendait, déjà attablée, le début d’un débat qui ne commença que quelques longues minutes plus tard. L’ambiance est amicale et détendue, les invité.e.s qui pour certains ne s’étaient encore jamais rencontré.e.s, font connaissance. Tentant de rassembler ses troupes, Tara Heuzé-S., présidente de l’association Règles Élémentaires, s’affaire : le programme est chargé et il serait dommage de perdre de précieuses minutes de débat, faute de temps. Elle empoigne le micro, et présente les expert.e.s, journaliste.s ou auteur.e.s qui animeront la table-ronde. Les profils des intervenant.e.s sont très divers. Sont présent.e.s : Nadine Mezence, élue à l’égalité femmes-hommes à la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris, Martin Besson, jeune entrepreneur et fondateur du média Sans A., Laure Guenneau, responsable de la mission migrants au Samusocial de Paris et la documentariste de France Culture et auteure de « Rouge comme règles » Juliette Boutillier. On compte également parmi les invité.e.s le cofondateur de la marque de cup Lunéale Thomas Rosset ainsi que l’auteure de deux ouvrages récents sur les règles, Elise Thiébaut.

Après un bref tour de table lors duquel l’ensemble des intervenant.e.s se présente, Tara Heuzé-S. entre dans le vif du sujet. « Quelle anecdote ou événement de votre vie, vous a fait comprendre à quel point les règles restent un sujet tabou ? » demande-t-elle. Si certain.e.s expliquent que c’est au contact de personnes à la rue ou en situation de précarité qu’ils ou elles ont pris conscience des problèmes qu’engendrent les non-dits autour des menstruations, d’autres racontent des expériences plus intimes. Juliette Boutillier dit avoir compris le poids de ce silence lorsqu’elle s’est rendue compte que sa fille était réglée mais ne lui en avait jamais parlé. Élise Thiébaut, quant à elle, a eu cette prise de conscience tard, au moment de la ménopause : soulagée d’être enfin débarrassée des douleurs de l’endométriose, elle s’est alors demandé pourquoi elle avait supporté de souffrir près de 40 ans en silence. Quelle est donc l’origine du tabou qui entoure les règles et surtout, quelles peuvent en être les conséquences pour les femmes? Alors que quelques retardataires tentent de trouver une place où s’asseoir dans le public, les invité.e.s détricotent les menstruations : le sujet provoquerait de la gêne chez les femmes comme chez les hommes selon Thomas Rosset. Le cofondateur de Lunéale explique : « lorsque je dîne chez des ami.e.s et que j’explique que je travaille pour une marque de cup, il y a toujours un petit moment de flottement ». Il serait cependant rapidement balayé par la curiosité des un.e.s et des autres poursuit-il. Nadine Mezence va dans le même sens. Elle raconte les difficultés de certaines élues, pourtant progressistes et féministes, a évoquer le sujet. Et, en effet, lorsque les premières boîtes à dons Règles Élémentaires furent posées à la mairie du XVIIIe arrondissement de Paris il y a un an, quelle ne fut pas sa surprise de se rendre compte que les élus masculins avaient parfois moins de difficultés que leurs homologues féminins à poser des questions sur les menstruations.

Une gêne que la plupart des intervenant.e.s expliquent par la culpabilisation : on dit aux femmes que les règles sont sales, qu’il faut les cacher. On leur apprend à ne pas en parler ou à le faire de façon détournée en utilisant l’épithète « ragnagna » ou des périphrases telles que « les anglais débarquent ». Les règles restent taboues. Elles touchent pourtant 52% de la population terrestre. Des femmes qui, quelle que soit leur situation, leur origine sociale ou leur culture, vivent cet écoulement sanguin pendant près de quarante années de leur vie. Et ce silence a des conséquences : le fait que les règles soient ignorées crée des problèmes aussi bien physiques que psychologiques. Martin Besson, de Sans A., explique qu’il n’a réellement pris conscience de ce manque de produits hygiéniques (serviettes, tampons) qu’au contact d’une femme qui lui expliquait que, pendant ses règles, elle était obligée de rouler un T-Shirt en boule pour l’insérer entre ses jambes et ainsi éviter un écoulement non-désiré. Les produits d’hygiène intime coûtent chers et ne sont, encore aujourd’hui et malgré la baisse de la TVA, généralement pas considérés comme des produits de première nécessité par les donateurs et centres d’accueil. Peu de femmes vivant à la rue ou en situation de précarité peuvent se les fournir et se voient parfois obligées de garder un tampon plusieurs heures d’affilé, entraînant infections et potentiellement des syndromes du choc toxique. D’autres, ayant vécu de nombreux traumatismes liés à la rue ou à la migration, ont tout simplement cessé d’avoir leurs règles. Lorsqu’elles retrouvent un toit, un lit et un peu de repos, « le mécanisme se remet en route » explique Laure Guenneau du Samusocial de Paris. La barrière du langage, des différences culturelles et la présence d’une tierce personne (un.e interprète en général) ne facilite pas toujours les échanges sur les produits d’hygiène intime.

Pour des questions sanitaires et sociales, le tabou entourant les règles doit donc être « brisé » ou plutôt « dissout » selon Élise Thiébaut qui préfère au terme violent un synonyme plus doux. Pour ce faire, les intervenant.e.s regorgent d’idées : ils et elles prônent une meilleure visibilité des règles, demandent une communication autour des tampons et serviettes réalistes (avec un flux sanguin représenté en rouge et non en … bleu), une meilleure éducation des enfants – filles et garçons – sur le sujet. « Pourquoi, en cours d’éducation sexuelle, apprend-on aux adolescent.e.s à se servir d’un préservatif sans penser qu’un cours sur l’utilisation d’un tampon est on ne peut plus nécessaire ? » questionne Élise Thiébaut. Les idées et les remarques fusent mais l’heure tourne et Tara Heuzé-S. décide de passer le micro au public. Après quelques questions, il est temps de célébrer ! Célébrer ces deux années d’existence de Règles Élémentaires qui, à son échelle et avec ses moyens, veut faire bouger les lignes et changer les règles pour tou.te.s !

Reportage écrit et réalisé par Marine Vazzoler.

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